Beaucoup de moments difficiles ne trouvent, à posteriori, que la justification du « je ne pouvais pas le savoir », excuse plate, ou « si j’avais su », qui suppose que si on avait été mieux informé, on aurait agi autrement, ce qui la plupart du temps n’est pas vrai, mais qui laisse le bénéfice du doute.

La source de ces situations se trouvent dans le fait qu’il n’existe pas – qu’il ne peut exister – de confiance totale. La fréquentation quotidienne de quelqu’un, dans un couple ou ailleurs, met en jeu, pour être supportable, tellement de précautions, que la pureté de la communication est sans arrêt violée, avec toutes les bonnes intentions du monde. La crainte de conflits fait éviter les frictions, même celles qui pourraient être enrichissantes, passé le moment du « premier pas ». Bien sûr, il existe des moments de sincérité stratégiques, où on retire un bénéfice d’estime du fait qu’on paraît accepter un certain nombre de responsabilités, s’attirant (sur l’instant) les bonnes grâces de l’autre, mais le moment d’émotion passé, la compréhension fera place au calcul. On passera du « j’aurais probablement fait la même chose » au « il y avait quand même d’autres solutions », pour finir sur « si j’en faisais autant… », prélude au final « je le savais », qui est pire qu’une condamnation : la condescendance devant la faiblesse qui a conduit à l’irréparable désastre !
Le choix est donc permanent entre l’accumulation de données qu’il deviendra de plus en plus dur avec le temps de mettre au jour, car les distorsions se fossilisent, ou la liquidation journalière, hebdomadaire, au plus mensuelle, durant laquelle, sous n’importe quel prétexte, on remet l’information mutuelle à jour. La première formule rend les chocs plus rares, mais plus brutaux. La seconde laisse peu de passif, mais suppose qu’on alimente en permanence la machine à reproches. Difficile, hein ? La quantité de patience pour les insuffisances de l’autre reposant sur le crédit initial (la période hormonale) et sur l’honnêteté envers soi-même (on ne peut demander la perfection que si on peut la donner), on constate rapidement que la communication repose sur un judicieux équilibre entre les moments de liquidation de passif et ceux de la relative tranquillité subséquente, accompagnée (ou non), des effets de la réconciliation, qui en sont souvent l’unique bénéfice. Ce sont souvent ceux-ci qui justifient ceux-là. Si les moments de vérité ne se soldent pas par un tel bénéfice, ils perdent beaucoup de leur grâce. Beaucoup formulent leurs efforts par : « pour ce à quoi ça a servi, j’aurais mieux fait de me taire ».
Une méthode d’approche intéressante consiste à profiter de conversations bénignes ou d’événements arrivés à d’autres pour tester la position du (de la) protagoniste sur tel sujet qui préoccupe. Avec la réserve que cette position peut être totalement différente si elle concerne un fait d’école ou si elle nous concerne directement. Histoire vraie : un homme dit à son épouse, en matière de plaisanterie, que s’étant promis de ne jamais lui mentir, il était temps qu’elle sache qu’il avait une « amie ». Une demi-heure plus tard, l’épouse était partie, définitivement, malgré les protestations du plaisantin consterné, qui des années après, est toujours en psychothérapie. Certains penseront peut-être que l’épouse n’attendait qu’une raison pour mettre fin à sa vie de couple et qu’elle n’a pas voulu la perdre, mais il se peut aussi qu’elle n’ait pu supporter le doute que cette prétendue plaisanterie n’ait un fond de vérité.
La clé : en somme, on peut dire que « la vérité », si telle chose existe, est certainement plus difficile à manier que le mensonge, ou sa sœur cadette, l’omission et que les déculpabilisants aveux soulagent un instant et se paient cher et longtemps. On pourrait être tenté de penser qu’on entre là dans une sorte de petit Traité de la Malhonnêteté, mais il n’en est rien. Il faut seulement savoir s’il n’est pas plus sage de comprendre que l’imperfection des êtres ne leur permet ni de tout comprendre, ni de tout pardonner, au lieu d’essayer de leur « refiler » le poids de nos maladresses dans la vie, ce qui est, au quotidien, plus lourd encore que le doute.