Les opinions, chacun a les siennes et elles changent comme changent nos convictions, évidemment, c’est-à-dire comme changent nos connaissances. Par définition, une opinion est incertaine ou elle devient du savoir. Cette incertitude interdit de prendre une opinion comme base de nos convictions, et encore moins de notre arsenal dialectique. Tout au plus peuvent-elles servir d’indicateur de la direction de nos pensées dans un domaine donné. Nos opinions sont en constant danger d’être démenties par les faits ou même par une nouvelle opinion propre.

Dans la communication, les opinions peuvent servir de florilèges qui donnent au fond de l’échange une note personnelle, nous dévoilant un peu plus intimement à l’interlocuteur. C’est dire que, dans les situations sérieuses, où une telle intimité n’est pas recherchée, l’opinion est une faiblesse.
De toutes façons, quand une opinion est exprimée, il faut la connoter comme telle, afin qu’elle ne devienne pas un boomerang : « ce que je viens de dire n’est qu’une opinion, bien sûr »… et ceux qui ne connotent pas ainsi leurs opinions peuvent se voir, légitimement, contrés par leurs propres arguments dans ce qu’ils ont d’incertain.
Mais il faut être attentif au « déclassement » des certitudes vers les opinions, quand il n’est pas souhaité. Avec toute la courtoisie du monde, il faut contredire celui qui, après qu’on ait édicté un fait avéré, le chasse des arguments sérieux, par un : « évidemment, c’est une opinion ! » … Il est intéressant alors d’indiquer la source du fait discuté (et indiscutable), afin qu’il ne reste pas là trace d’opinion.
Dans un moment de communication important, gardons nos opinions pour nous.
Traitant de l’évidence, un autre type de précaution s’impose. L’évidence est une opinion habillée en vérité par le bon sens commun. Comme une opinion, elle peut s’avérer vraie, mais au contraire de l’opinion, elle n’est pas questionnée : « c’est évident !».
De nombreuses études, dont plusieurs sont des classiques (les travaux de Lazerfeld, par exemple), ont montré que le raccourci vers la certitude que représente l’évidence est parsemé d’embûches. On peut instaurer un petit jeu de société posant que chacun apporte une évidence (qu’on définit comme quelque chose dont on n’a pas la preuve, mais qui paraît indiscutable), et on s’amuse à le discuter et à voir ce qui en sort. Cela a été fait, bien sûr et ce qui en sort, c’est qu’un pourcentage élevé d’évidences sortent du jeu comme opinions, ayant perdu leur vertu de vérité sui generis. D’ailleurs, ce jeu montre que pratiquement chacun a ses évidences !
Une forme particulière de la mise en évidence est l’inférence, qui consiste à considérer comme vrai un fait parce qu’il procède d’un autre fait, lui, avéré. En somme, l’inférence est le crédit accordé à l’escroc de bonne famille. La science (comme discipline) est la championne toutes catégories de l’inférence. À la suite d’une démonstration acceptée, suivent des processions de déductions qui perdent leur vertu de vérité en raison de l’éloignement de la source, mais comme celle-ci est acceptée, on accepte le reste (en attendant mieux). Et cela nous vaut des montagnes de publications sans intérêt et pour beaucoup à la limite de l’honnêteté.
Construisons nos vérités pas à pas ; même si le processus paraît un peu lent, il est préférable à la perte de crédit d’une communication incluant trop d’incertitudes.
La clé du placard à opinions, évidences et inférences doit être perdue ; si possible au fond d’un puits. Si vous n’en trouvez pas, dites pour quoi c’est faire, n’importe qui de bon sens vous en creusera un.