Troisième partie
De la communication personnelle
Je me demande parfois si je te connais.
Les êtres les plus roués sont, le plus souvent, pour ce qui les concerne directement, d’une touchante naïveté. Ils s’imaginent que le fait de vivre avec quelqu’un rend ce dernier transparent. Le sage sourit toujours à des phrases comme : « Tu demandes si je la connais ? Tu veux rire ! Ça fait vingt ans qu’on vit ensemble ! »
Outre que l’auteur de ces paroles ne sait apparemment pas que le temps d’un couple ne se compte pas en années, mais en « quand tu m’as dit pour la première fois », « du temps où on était chez ma mère », « entre les deux gosses », « tu ne m’aurais jamais dit ça avant » (avant quoi ?) etc., mais en plus que le temps en commun, en même temps qu’il nous enseigne l’autre, nous enseigne aussi comment le manier, lui dissimuler (on ne va pas dire mentir !), devenir apte, en somme à tendre vers un état d’information zéro, tout en parlant tous les jours ensemble.
Cependant, cet ouvrage traitant de clés pour mieux communiquer, nous essaierons d’oublier ce paragraphe introductif pessimiste pour croire, de toutes nos forces, qu’il existe un Homo Communicans (mâle et femelle – pardon, femelle et mâle, ladies first). Pour éviter de verser dans l’angélisme, nous nous souviendrons que l’être humain fait peu de chose gratuitement et la communication ne peut faire exception. Personne ne se fatiguerait à élaborer des messages s’il n’en attendait un effet, donc un bénéfice.
La vie de couple, même si on veut l’appeler autrement, est un constant commerce – et heureusement, car le commerce est l’activité humaine la plus rapprochante, celle où chacun doit plaire à l’autre – et la communication dans le domaine en porte tous les stigmates. Essentiellement, on communique en couple pour les affaires amoureuses, les problèmes de convivialité et les disputes provenant des deux domaines précédents. Dans ces échanges, en fonction de l’importance de l’événement, on « sort » des arguments adaptés. Le précepte de la loi qui dit que la riposte, en défense personnelle, doit être adaptée et proportionnelle à l’agression a dû être écrit par un législateur après une altercation avec son épouse. Le fonds dialectique n’étant pas infini, il est recommandable de garder les munitions de destruction massive pour un futur incertain – mais toujours possible – où il n’y aura plus rien à perdre. En attendant, restons « dans la clé », comme en musique, et s’il n’est pas toujours facile de tendre l’autre joue, on peut éviter les rancœurs éternelles, quand un sourire navré aurait suffi, afin de ne pas susciter, chez l’autre, l’envie de confondre (volontairement) le sel et l’arsenic !
En fait, il n’est pas si difficile de répondre à la question : je me demande si je te connais ? Il suffit de la poser à l’autre. Flatté d’être assez important pour qu’on n’en ait pas déjà fait le tour et ne ratant jamais une occasion de paraître à son avantage, il aura à cœur de montrer de « nouvelles » facettes, positives (forcément), qui ne peuvent qu’améliorer les choses. Dans la phase de séduction, on aura pris toutes les précautions pour que ne transparaisse que le meilleur, nécessairement. La suite ne peut être, logiquement, qu’une chute lente et sûre si on ne cherche pas un peu plus en profondeur. Et cette profondeur existe, car l’absolue bêtise de la période amoureuse épargne heureusement les ressources intelligentes qui trouvent plus tard leur place. Tout le monde se trouve bien du passage de l’hormone qui pousse à la reproduction à l’enzyme qui assure le contact entre les neurones. La communication de la pensée, dans le couple, ne passe pas nécessairement par les voies urinaires.
La clé : Quand on a des doutes sur l’autre, ou à cause de l’autre, c’est lui qui est le mieux placé pour les éclaircir. C’est lui – et lui seulement – qui peut répondre à la question :« est-ce que je te connais ? ».