Il serait triste qu’une pensée meure sans que nous ayons compris, ne serait-ce qu’une fois, que c’était la nôtre. Edgar Morin s’en est allé le 29 mai 2026, à l’âge de 104 ans, emportant avec lui ce qui fut peut-être la dernière tentative sérieuse de complexifier l’esprit humain au lieu de l’appauvrir. Pourtant, c’est bien là ce qui se joue : nous pleurons l’homme en continuant de trahir sa pensée, avec une constance qui frise l’art.
Je me demande parfois si nous connaissons la genèse de ce nom. Edgar Nahoum voulut s’appeler Manin, dans la Résistance. Sa camarade l’annonça comme Morin. Il garda l’erreur. Le sage sourit à cette anecdote : un homme qui fait de la méprise son identité, de l’approximation sa marque, de l’erreur sa méthode. Car toute sa vie, Morin ne cessera de chercher l’erreur — celle du paradigme cartésien, celle de la pensée simplifiante, celle qui consiste à croire que le monde se laisse découper en parties nettes sans perdre son âme. « Nous sommes toujours dans la préhistoire de l’esprit humain », écrivait-il en 1990. (https://philosciences.com/edgar-morin-complexite) Trente-six ans plus tard, la préhistoire persiste. Non pas parce que sa pensée était inaudible, mais parce que nous avons choisi, collectivement, de rester des hommes simples.Cet insupportable processus est tellement répandu qu’il en est devenu algorithmique. La pensée complexe exigeait trois choses : le dialogique (tenir ensemble des termes contradictoires), la récursion (l’effet qui redevient cause), l’hologrammatique (le tout dans chaque partie). (https://philosciences.com/edgar-morin-complexite) Or, le monde que nous avons bâti fait exactement l’inverse. Les réseaux sociaux réduisent la pensée à 280 caractères, la politique à des slogans binaires, l’identité à des cases à cocher. La complexité est devenue une faute de goût. On ne tient plus ensemble les contraires ; on les expulse. On ne réfléchit plus à la récursion ; on subit la boucle. On ne voit plus le tout dans la partie ; on ne voit que la partie, et l’on s’y identifie avec la rage de celui qui n’a rien d’autre.
Dès lors, la barbarie n’est pas un accident. C’est le choix actif de la simplification. « La pensée simplifiante serait devenue la barbarie de notre civilisation », avait diagnostiqué Morin. (https://theconversation.com/ce-que-la-pensee-complexe-dedgar-morin-apporte-a-leducation-212999) Le sage ne prétend pas que la barbarie est nouvelle. Elle est consubstantielle à l’Homme, comme le disent les anthropologues pessimistes. Mais ce qui est inédit, c’est la transparence avec laquelle nous l’organisons. Nous ne simplifions plus par nécessité cognitive ; nous simplifions par profit. Les algorithmes qui trient nos opinions, les chaînes d’information qui réduisent les guerres à des scores, les discours politiques qui remplacent l’analyse par l’insulte — tout cela n’est pas de l’ignorance. C’est de la barbarie rationalisée, celle-là même que Morin craignait, parce qu’elle porte le masque de la rationalité.
Le sage sourit toujours à des phrases comme : « L’information est importante. » Mais le sage se demande : quelle information, exactement ? Celle qui complexifie, ou celle qui aplati ? Morin nous avait laissé un antidote : « Le seul véritable antidote à la tentation barbare, qu’elle soit individuelle et collective. » (https://theconversation.com/ce-que-la-pensee-complexe-dedgar-morin-apporte-a-leducation-212999) Il nommait cela humanisme. Non pas l’humanisme vague des discours officiels, mais celui qui exige de reconnaître l’autre dans sa complexité, de refuser la réduction de l’homme à un rôle, à un chiffre, à un électeur, à un consommateur. Cet humanisme, nous ne l’avons pas pris. Nous l’avons salué, lors des hommages, puis nous sommes retournés à nos écrans, où la pensée se mesure en likes et où la vérité se négocie en communautés d’écho.
Au fond, la mort de Morin nous renvoie à notre propre image, et c’est un miroir déformant. Nous pleurons celui qui nous disait de penser, mais nous ne pensons pas. Nous partageons ses citations, mais nous ne les habitons pas. L’erreur du pseudonyme — Manin devenu Morin — est devenue notre erreur collective : nous avons pris la pensée complexe pour de la pensée compliquée, et nous avons préféré la simplicité. Le sage ne se demande pas si la préhistoire de l’esprit prendra fin. Il se demande si nous voulons, un jour, cesser d’être des hommes simples. Edgar Morin a fait son temps. À nous de décider si nous faisons le nôtre.