Le monopole du toucher

Il y a des vérités qui tiennent dans un décret. La France en offre une, discrète, datée du 19 avril 2017 : toute manipulation « musculo-squelettique et myo-fasciale, exclusivement manuelle et externe », pratiquée sur un animal dans le but de prévenir ou de traiter un trouble fonctionnel, est un acte d’ostéopathie animale. Lisez lentement. Le texte ne définit pas une doctrine, il définit un geste.
 
Qui masse un cheval en promettant de relâcher une tension pratique l’ostéopathie, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non. Le shiatsu équin ? Le ministère de l’Agriculture l’a confirmé par écrit à un député, en février 2021 : c’est de l’ostéopathie animale, « ou tout autre acte » de même nature, et qui s’y risque sans être inscrit au registre de l’Ordre des vétérinaires encourt deux ans de prison. Tout est ostéopathie. La formule ferait sourire si elle n’était pas la loi.
 

Où l’on apprend que toucher est une affaire d’État

Je me suis longtemps demandé comment une croyance devient un monopole. On imagine des complots, des conseils secrets. La réalité est plus élégante et plus triste : il suffit d’une définition assez large pour avaler les concurrents, d’un examen assez cher pour rentabiliser l’entrée, et d’un ordre professionnel assez ancien pour qu’on oublie qu’il est une institution privée chargée d’une mission publique. Définir large, c’est annexer ; le reste n’est que paperasse. Pas de complot. De la mécanique.
L’histoire aurait dû nous rendre prudents. En 1962, un arrêté réservait les « traitements dits d’ostéopathie » aux seuls médecins. Puis vint la loi de 2002, qui reconnut le titre pour le corps humain, et l’ordonnance de 2011, qui ouvrit les actes sur l’animal aux non-vétérinaires sans jamais dire de quoi il s’agissait. Le mot flotta six ans dans les textes, vide de sens, avant que le décret de 2017 ne le remplisse, avec un geste, non avec une science. On aurait pu définir l’ostéopathie animale par ses prétentions : sentir un « rythme crânien », déplacer les organes par la pensée de la main. On a préféré la définir par ce qu’elle touche. C’est plus sûr. Une prétention se discute. Un geste se réglemente, se tarife, se verbalise.

Un acte qui n’est pas vétérinaire, gardé par les vétérinaires

Arrêtons-nous sur le scandale logique, car il est exquis. Le code rural est sans ambiguïté : la médecine des animaux appartient aux vétérinaires. Pour faire entrer l’ostéopathie dans la loi sans la faire entrer dans la médecine, l’ordonnance de 2011 a inventé une fiction : l’acte ne soigne pas des maladies, il traite des « troubles fonctionnels ». N’étant pas médical, il échappe au monopole vétérinaire ; échappant au monopole, il peut être vendu par des non-vétérinaires. Jusque-là, c’est de l’acrobatie. Le sommet vient après : ce geste, soigneusement défini comme n’étant pas un acte vétérinaire, est confié corps et biens à la police de l’Ordre des vétérinaires. On soustrait le toucher aux docteurs en médecine animale pour en remettre la clé à leur corporation. L’État n’a pas trouvé de doctrine ; il a trouvé un guichet, et le guichet a pris le pouvoir. On aurait chargé les pharmaciens de réglementer le vin qu’on n’aurait pas fait mieux ; encore que les pharmaciens, eux, connaissent la chimie.

La main qui se sent elle-même

Le sage, lui, aurait demandé d’abord si la chose existe. C’est la question que personne n’a posée, et elle est pourtant la seule qui vaille. Quarante ans de recherche ont mesuré cette palpation subtile censée guider le traitement : deux praticiens examinant le même patient ne trouvent pas la même chose. Leurs accords plafonnent au niveau du hasard, parfois en dessous, et le « rythme » que la main croit sentir est corrélé à la respiration de celui qui palpe. La main se sent elle-même. En 2024, une méta-analyse de vingt-quatre essais contrôlés sur la thérapie craniofaciale a conclu à l’absence d’effet significatif ; la même année, quinze essais sur l’ostéopathie viscérale n’ont montré de bénéfice dans aucune affection. Chez le cheval, la revue de référence en médecine vétérinaire a passé plus de cinq mille cinq cents publications au crible sans y trouver une seule étude valable sur le viscéral. L’Académie nationale de médecine parle de pratiques « sans fondement scientifique avéré ». Voilà le fait. Il est têtu.
Mais le fait ne gouverne pas. Ce qui gouverne, c’est l’examen. Mille quatre cents euros le passage, organisé par l’Ordre, dont le cœur d’évaluation porte le doux nom de « macro-compétence diagnostiquer » : le candidat doit prouver qu’il sait établir le diagnostic ostéopathique, c’est-à-dire précisément cette palpation dont la science a montré qu’elle n’existe pas comme faculté reproductible. On fait payer cher l’entrée d’une profession dont on exige d’abord qu’elle jure de voir ce que nul n’a jamais vu. Le tribunal administratif de Paris a validé l’an dernier l’échec d’une candidate ajournée sur cette macro-compétence, en rappelant qu’il n’appartient pas au juge de contrôler l’appréciation du jury. Le juge regarde la forme. La forme est impeccable. Le fond est du vent, mais le vent n’est pas une question de procédure.

La verticale du tampon

Il y a quelque chose de profondément humain dans cette construction, et c’est pourquoi je ne la hais pas. La Boétie l’avait vu avant tout le monde : la servitude est volontaire parce qu’elle est confortable. Le propriétaire de cheval veut croire que la main posée sur son animal est une main autorisée.
L’Ordre veut croire qu’autoriser suffit à fonder. L’État veut croire qu’un registre est une preuve. Chacun trouve son compte dans la croyance des autres, et la machine tourne. En 2023, l’inspection générale du ministère comptait neuf cent trente-huit inscrits, seize écoles créées en douze ans, des cursus à cinquante mille euros.
Une filière, avec ses rentes, ses syndicats, ses référentiels co-écrits dans un comité hébergé chez l’Ordre lui-même, et désormais, depuis les décrets d’août 2026, son verrou : l’examen n’est plus ouvert qu’aux étudiants formés dans une école déclarée auprès de l’Ordre. La boucle est bouclée.
 
Un député, en mars 2026, a parlé de « cumul de fonctions normatives, de contrôle et d’évaluation » et de « risque de conflit d’intérêts structurel ». Le langage est feutré, la chose est simple : juge, partie et partie prenante. La verticale est parfaite. L’Ordre garde le registre, organise l’examen, en fixe le prix, héberge le comité qui co-écrit le référentiel des écoles, reçoit leurs déclarations avec la liste nominative des étudiants et des enseignants, comme on déclare ses ouvriers à l’inspection du travail, et publiera demain les taux de réussite de ceux qu’il aura lui-même admis à son épreuve. De la salle de classe au box du cheval, une seule signature, un seul tampon, un seul percepteur. On appelle cela une délégation de service public ; on pourrait, sans forcer le trait, l’appeler une prise de contrôle.

Les jurandes sont de retour

Il y eut des précédents, et ils portent des noms. Les corporations médiévales fermaient leurs métiers derrière des chefs-d’œuvre et des jurandes ; on ne taillait pas la pierre sans la compagnie. Ces ordres avaient du moins l’excuse de transmettre un savoir réel : la voûte tenait, la pierre répondait au burin. Ici, la jurande transmet un geste dont nul n’a jamais démontré qu’il atteignait autre chose que la surface de la peau et l’imagination du propriétaire. Molière se moquait des médecins qui tuaient en latin ; nous avons inventé mieux : des guérisseurs qui rassurent en article de loi. Sganarelle tiendrait aujourd’hui un registre, et il le tiendrait bien.

La lueur vient du mètre

Reste la lueur, car il en faut une. En 2025, un essai randomisé en aveugle, signé Lorello et ses collègues, a fait ce que la polémique ne pouvait pas. Des chevaux ont reçu une manipulation ou un faux traitement, sans que leurs cavaliers sachent lequel. Les cavaliers ont vu une amélioration massive ; la foulée, la symétrie, le cœur des chevaux n’ont pas bougé d’un iota. Le placebo n’habite pas l’animal, il habite celui qui le regarde. Je trouve cette découverte presque tendre : nous aimons tant nos bêtes que nous préférons voir le mieux plutôt que le vrai. Toute la filière tient dans cet écart entre ce que l’œil espère et ce que le mètre mesure.
 
Et peut-être la filière porte-t-elle en elle sa propre mesure. À partir de 2028, l’Ordre devra publier, école par école, les taux de réussite à son examen : les chiffres diront combien on paie, combien on repasse, combien on échoue à démontrer l’indémontrable. La vitrine deviendra, si l’on y prend garde, le premier miroir tendu à la rente. Les systèmes qui vivent de la croyance craignent peu les censeurs ; ils craignent les compteurs.
Dira-t-on qu’on s’acharne sur un détail ? La colique tue plus de chevaux que toute autre cause, et sa survie se joue à l’heure près : opéré dans les deux heures, l’animal s’en sort dans près de neuf cas sur dix ; après douze heures, c’est presque fini. Pendant qu’une main « libère » un côlon imaginaire, la montre tourne. Ce n’est pas un détail. C’est le prix de la croyance, payé par ceux qui n’ont pas choisi de croire.
 
Le plus curieux, à la fin, est le silence. Le Parlement discute le calendrier, les écoles discutent les pré-requis, les syndicats demandent leur place à la table. Tout ce monde débat de qui contrôlera le marché. Aucun ne demande ce qui s’y vend. Il y a des vérités qu’on tait parce qu’elles coûteraient trop cher à trop de gens. La sagesse populaire l’a dit avant les juristes : il n’y a que la vérité qui blesse. Elle blesse ici une rente, un brevet, une filière, et l’on préfère, comme toujours, blesser l’animal.
 
Le sage ne s’indigne pas ; il note. Il note qu’une société se reconnaît à ce qu’elle met sous clef. Hier, on réservait aux médecins le droit de toucher. Aujourd’hui, on réserve à l’Ordre le droit de dire ce que toucher veut dire. Le progrès de qui ? La main qui soigne existe, elle est ancienne, elle n’attend pas les tampons. Ce qui attend les tampons, c’est la main qui facture.
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