Il fut un temps où l’on parlait du colonialisme comme d’un malheur révolu. Les drapeaux étaient tombés, les indépendances proclamées, les excuses prononcées. On nous avait vendu de jolis concepts : « développement », « partenariat Nord-Sud », « aide ». Des mots doux. Et puis on s’est aperçu que l’extraction continuait. Seule la matière avait changé.
Hier, on pompait le caoutchouc, le cuivre, le pétrole. Aujourd’hui, on pompe les cerveaux.
Je me demande parfois si nous comprenons ce que nous faisons, nous les civilisés, quand nous parlons d’intelligence artificielle. On nous la vend comme révolution, ère nouvelle, progrès incontestable. ChatGPT rédige nos courriels, Midjourney dessine nos rêves, Meta modère nos pensées. Derrière chaque interaction fluide, un être humain à Nairobi a passé neuf heures à lire des descriptions d’inceste, de bestialité et de torture pour un dollar de l’heure.Le sage sourit quand on lui dit que l’IA est le progrès. Le progrès de qui ?
Ce n’est pas un dysfonctionnement. C’est le système qui fonctionne exactement comme prévu. Meta engrange 200 milliards de revenus annuels. Elle paie ses sous-traitants californiens 12 dollars de l’heure. Les sous-traitants reversent 1,32 dollar aux labeliseurs kényans. Le reste, c’est du pillage numérique.
Le roi Léopold II payait ses ouvriers en coups de chicote. Meta paie les siens en visions de torture. Seul le vernis a changé.
Mais revenons au miroir. C’est là que cette affaire devient véritablement troublante.
L’IA n’est pas seulement un système d’extraction. Elle est aussi une machine à révéler ce que nous sommes. Pour entraîner ChatGPT, des milliers d’humains ont lu, classé, annoté le pire de ce que l’humanité a écrit sur Internet. Tout ce que l’homme peut produire de plus abject, il l’a posté en ligne. Et il a fallu qu’un autre homme, payé deux dollars de l’heure, le lise et le classe pour que la machine apprenne à distinguer le bien du mal.
Le paradoxe est vertigineux. Nous construisons des systèmes censés nous dépasser. Et pour ce faire, nous plongeons des consciences humaines dans l’abîme de notre propre barbarie. L’IA n’apprend pas à penser comme un dieu. Elle apprend à penser comme nous. En absorbant notre poison.
Le data labeler nairobin qui a des visions récurrentes n’est pas une victime du progrès. Il est le sacrifice nécessaire à notre nouvelle religion. Ses prêtres ne se salissent pas les mains. Ils signent des contrats avec des sous-traitants, qui embauchent des « entrepreneurs indépendants », qui absorbent le traumatisme à leur place. Je me demande ce qu’ils rêvent la nuit, ces PDG. Probablement des chiffres.
Hannah Arendt a analysé la banalité du mal dans les procès d’Eichmann. Un système bureaucratique déshumanise la violence, la rend abstraite, la fait exécuter par des hommes ordinaires. La sous-traitance en cascade de la modération reproduit cette architecture. Meta ne recrute pas de bourreaux. Elle signe un contrat avec Sama. Sama embauche des « entrepreneurs indépendants ». Si quelqu’un craque, on le remplace. Si trop de gens craquent, on ferme le hub. L’usine coloniale restait sur place. Le hub de modération s’évapore en un email.
Qui sont les propriétaires de ces machines ? Des gens très polis qui s’excusent en anglais avant de passer à autre chose. Comique, sauf pour ceux qui reçoivent ce mail.
Ce qui frappe dans cette histoire, ce n’est pas la brutalité des entreprises américaines. La brutalité est leur nature. Ce qui frappe, c’est la complicité des élites africaines.
Le Kenya se présente comme la « Silicon Savannah ». Le gouvernement brandit des chiffres flatteurs : 23 milliards d’économie numérique, 1,9 million d’emplois tech. Il invite les investisseurs, facilite les visas, aménage des zones franches. Pendant ce temps, 86% de sa main-d’œuvre évolue dans l’informel. Un travailleur résume : « Notre gouvernement est aligné avec les pays où ce travail est originaire. »
Ce n’est pas de l’incompétence. C’est une trahison structurale. Les élites africaines ne sont pas les victimes du néocolonialisme numérique. Elles en sont les complices. Elles fournissent la main-d’œuvre, le terrain, la législation permissive. En échange, investissements et photos avec des PDG. Le deal est transparent. Son seul défaut : il laisse les travailleurs sur le carreau.
Le sage ne s’étonne pas. Il observe que l’élite a toujours préféré le festin à la table du maître à la famine avec son peuple.
Mais il y a un contre-mouvement.
Daniel Motaung a tenté de syndiquer 150 collègues chez Sama. Il a été licencié, souffre d’un PTSD sévère, mais a traîné Meta devant les tribunaux kényans. Quatre ans plus tard, la Cour d’appel a statué que Meta pouvait être poursuivie au Kenya. Une première. L’African Content Moderators Union, créée en 2023, est le premier syndicat de modérateurs du continent. Kauna Malgwi a témoigné devant le Parlement européen. Mercy Mutemi, l’avocate de Motaung, qualifie cette affaire de « nouvelle forme de colonialisme ». Parce que c’est exactement ce que c’est.
Ils ne font pas la une. Mais ils disent la vérité sur ce système.
Je reviens au miroir. Tout cela nous renvoie à une vérité que nous préférons ne pas voir.
L’IA n’est pas un progrès neutre. Elle est le produit d’un rapport de force, le fruit d’une extraction, le miroir où nous voyons ce que nous avons toujours été. Des êtres capables de construire des cathédrales et des camps de la mort.
Le côté obscur de l’IA n’est pas dans la machine. Il est dans l’homme qui l’a construite, et dans celui qui, pour deux dollars de l’heure, lui apprend à penser.
Le sage ne s’indigne pas. Il observe que l’Occident n’a pas abandonné le colonialisme. Il l’a simplement numérisé tout en reprochant à ses « concurrents » de faire la même chose.
Le miroir est intact. C’est le visage qui devrait nous faire peur.
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Note a propos de l’image d’illustration
Cette image a été générée par une intelligence artificielle. Ce détail semble anodin, jusqu’à ce qu’on se demande qui l’a rendue possible. L’IA qui a composé cette scène d’un open space africain, avec ses écrans blafards et son slogan « Global Opportunities, Digital Future » accroché au mur comme une promesse en toc, a été entraînée par des milliers d’humains. Des travailleurs kényans, pour la plupart, qui ont passé des mois à lire, classer, annoter du contenu pour que la machine apprenne à distinguer un bureau d’un champ, une promesse d’une menace, le jour de la nuit. Ils ont lu des descriptions d’atrocités pour que l’IA sache ce qu’il ne faut pas générer. Ils ont visionné des horreurs pour que l’IA apprenne la décence. Ils ont gagné entre un et deux dollars de l’heure pour que cette image, belle, propre, anodine, puisse exister. Le sage observe l’image. Il remarque le slogan au mur. Il sourit. Quelqu’un, quelque part, a dû annoter des milliers de slogans pour que l’IA sache quel optimisme générer. Quelqu’un a dû lire des descriptions de burn-out pour que l’IA sache quoi ne pas montrer. Le miroir est parfait. L’image montre le travail. Elle cache le travailleur. Et c’est exactement ça, le progrès.